Thibault : «Il faut faire place à du sang neuf»
Interview intégrale : Bernard Thibault affirme son opposition à Sarkozy et évoque sa succession à la tête de la CGT.
Bernard Thibault, lundi à Paris.
Alors qu’un certain compromis avait semblé se dessiner, en 2007, dans la relation entre Nicolas Sarkozy et la CGT, Bernard Thibault est, cinq ans plus tard,
l’un des plus fermes opposants au Président sortant. Et réclame son départ.
La dernière proposition du Président de la République, un référendum sur les règles de l'assurance-chômage, vous parait-elle intéressante
?
C'est un gadget pré-électoral, de la part d'un Président qui depuis plusieurs semaines cherche par tous les moyens à faire parler de lui. Et cette fois-ci de façon
d'autant plus contestable qu'il tente de détourner l'attention sur les véritables causes de la crise, en désignant un peu facilement des coupables - les chômeurs - à la vindicte populaire. Mais
les demandeurs d'emplois, dont moins de la moitié sont aujourd'hui indemnisés, n'y sont pour rien si la formation professionnelle a donné lieu à des négociations limitées, restreignant, de fait,
l'accès à ces dispositifs. De la même manière, le Chef de l'Etat fait l'impasse sur les obligations qui, d'ores et déjà, leurs incombent en terme d'acceptation d'offres d'emplois. Bref, cette
démarche de consultation populaire, sur les chômeurs comme sur les immigrés, relève d'une philosophie politique qui emprunte beaucoup à celle du Front national.
C'est-à-dire ?
Désigner l'immigré et le chômeur comme les responsables de la dégradation sociale, voire le chômeur comme victime de l'immigration, est un discours qui résonne
étrangement avec les propos que Marine Le pen a tenus récemment à Strasbourg. C'est une manière un peu grossière d'échapper à la critique du système capitaliste. Pour nous, la vraie opposition
est entre capital et travail, pas entre salariés en fonction de leur origine ou de leur confession. Il n'y a jamais de progrès social au détriment du voisin, au motif qu'il serait de nationalité
ou de couleur de peau différente.
L'idée du référendum est-elle mauvaise en soi ?
Je préférerais que le président organise une consultation sur des enjeux ô combien plus importants, comme le nouveau traité européen. Ce texte, contre lequel les
organisations syndicales européennes se mobiliseront le 29 février prochain, propose d'institutionnaliser la règle d'or à l'échelon européen, instituant ainsi de nouvelles contraintes pour les
gouvernements et un vrai carcan social pour les salariés. Un traité qui mériterait bien un référendum.
La TVA sociale peut-elle permettre de redresser l'industrie en France ?
L'argument selon lequel l'industrie française serait victime du coût du travail ne tient pas. Y compris dans sa comparaison avec l'Allemagne, où il est du même
niveau qu'en France. En réalité, notre pays souffre d'un sous investissement dans le secteur industriel. Les entreprises françaises du secteur non financier ont ainsi redistribué, en 2010,
davantage aux actionnaires (210 milliards) qu'elles n'ont réinvesti dans l'appareil productif (190 milliards). Elle consacrent également beaucoup moins en R&D qu'en Allemagne, et s'acharnent
à organiser leur propre concurrence, alors qu'outre Rhin, elles travaillent sur des synergies industrielles sur la base de filières. Qu'on ne vienne pas nous dire que c'est la faute des salariés
français qui coûtent trop cher si il y a des entreprises qui disparaissent...
Vos propos sont particulièrement durs à l'encontre de Nicolas Sarkozy. En début de mandat, vous sembliez pourtant avoir trouvé un équilibre dans vos
relations avec l'Elysée...
Le Président a toujours raisonné en terme de rapport de forces, avec la CGT comme avec les autres. Il lui est ainsi arrivé de devoir composer, comme par exemple sur
la réforme des régimes spéciaux de retraites. Mais il est aussi passé outre un rapport de force qui nous était pourtant favorable, sur la réforme des retraites de l'automne 2010. Il doit
aujourd'hui en assumer les conséquences. Quand on fait adopter une loi aussi fondamentale, malgré l'opposition de 70% de la population, il ne peut pas nous faire le reproche de le rappeler aux
Français le moment venu. Plus généralement, le Bilan de Nicolas Sarkozy n'est pas comparable avec celui de ses prédécesseurs, dans la mesure où il a été omniprésent sur tous les arbitrages
économiques et sociaux. C'est donc lui, au premier chef, qui doit assumer toutes les conséquences de ses choix. C'est lui qui a multiplié les aides aux entreprises, justifié la politique fiscale
inégalitaire, ou encore largement assoupli le droit du travail. Jusque dans les dernières semaines, sa majorité modifie le code du Travail sur un aspect essentiel, les horaires de travail, alors
qu'il souhaite en même temps une négociation sur le sujet. On ne peut pas être complaisant avec quelqu'un qui ignore les revendications et piétine le dialogue social.
Vous allez appeler à voter contre Nicolas Sarkozy ?
Dans les rangs de la CGT, il n'y a pas besoin d'appels de ce type. Ce qui relève de l'évidence évite de dépenser de l'énergie pour rien. Il est clair, pour la CGT,
qu'il faut un autre président. Car si d'aventure il était en position de prolonger son activité, pour un dernier mandat, on pourrait s'attendre à ce qu'il se lâche plus volontiers encore sur la
déréglementation du travail.
Vous êtes par contre plus conciliant avec Hollande, alors qu'il a changé de position sur les retraites...
On retient la position qu'il a exprimée, à savoir le rétablissement de la retraite à 60 ans pour ceux qui ont 41 annuités de cotisation, suivi d'une négociation
rapide avec patronat et syndicats. A partir de là, tout est possible...
Lejaby, Photowatt, tentative avec Seafrance... le gouvernement semble soucieux de trouver une solution pour les salariés des entreprises en
difficulté...
Je parlerais davantage d'activisme à la veille d'échéances électorales. Il faut montrer qu'on cherche à rattraper le terrain perdu, mais je pense que personne n'est
dupe et les salariés de Lejaby l'ont très clairement exprimé.
Le Président montre pourtant un certain intérêt pour les usines et les ouvriers...
Y compris en faisant en sorte que ses services en déplacent là où ils ne sont pas assez nombreux, ou pas assez disponibles pour l'acclamer...
La CGT ne rompt-elle pas, en se positionnant ainsi, avec la tradition de neutralité du monde syndical ?
On revendique notre indépendance, qui fait que la CGT ne soutient aucun candidat. Mais indépendant ne veut pas dire neutre. La neutralité impliquerait, comme
certains responsables syndicaux semblent le revendiquer, que le mouvement syndical, au motif qu'il y a des élections, doit s'effacer ou être silencieux. C'est une forme de neutralité qui frôle la
complicité. Comme si les organisations patronales ou financières étaient neutres dans le débat politique. On est un syndicat de salariés, on a des choses à dire, à la fois sur le bilan et sur les
défis à venir de la société française. Pour nous, indépendance ne veut pas dire neutralité.
Quelle aura été, selon vous, la plus grosse erreur de Nicolas Sarkozy ?
Plus qu'une erreur, un choix: vouloir arbitrer sur tous les sujets sans écouter les autres avis. Or aujourd'hui, face aux défis posés à la société, je ne crois pas
que soit attendu un homme ou une femme providentielle, à qui l'on s'en remettrait pour décider seul dans son coin ce qui est bon pour la collectivité. Le rôle d'un président de la république,
c'est de créer les conditions du développement de la démocratie au sens large, qui passe notamment par un rééquilibrage des pouvoirs entre l'employeur et le salarié.
Vous avez annoncé ne pas vous représenter pour un 5e mandat...
J'ai pris cette responsabilité à 40 ans, et au bout de 4 mandats, je considère qu'il est plutôt sain de s'interroger quand on occupe un poste qui est la fois très
prenant et qui nécessite d'être en phase avec ce qu'il se passe dans la société. Il faut éviter d'arriver au stade où l'on occupe une responsabilité par habitude, en ronronnant sur la manière de
l'assumer. La période appelle une capacité d'innovation, de réflexion, de recherche de pistes nouvelles, il faut faire place à du sang neuf.
Avec Eric Aubin, Nadine Prigent ?
Il y a plusieurs dirigeants qui ont le profil pour occuper cette responsabilité. On est pour l'instant dans une séquence d'échanges entre nous. Il y a plus de
successeurs possibles que ceux que l'on veut bien nous désigner comme ayant les profils...
Certains vous reprochent d'avoir mal préparé cette succession...
La CGT change plus qu'on ne le croit. Il est normal qu'il y est aujourd'hui un processus interne de réflexion qui se fasse dans la transparence, alors qu'il fut un
temps où l'on attendait du secrétaire général qu'il désigne seul celui qui est amené à prendre la responsabilité.
Une femme constituerait un changement important ?
Je fais remarquer que la CGT est la seule confédération qui a autant de femmes que d'hommes dans ses instances dirigeantes. Les chances sont donc à 50/50.
Que ferez-vous après ?
Je n'ai pas de projets, et ce n'est pas ma priorité.
par Luc Peillon Source liberation.fr
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